"Sicko", de Michael Moore

Publié par DecereBrain Fri, 31 Aug 2007 10:10:00 GMT

Je vois, dans l’oeuvre de Michael Moore trois aspects distincts se mélangeant, donnant l’alchimie qui fait de ses documentaires les réussites mondiales qu’ils sont.

Le premier, c’est bien entendu le travail de journaliste. Car Michael Moore a prouvé qu’il est un excellent journaliste, rapportant des faits, et montrant des preuves imparables, et des témoignages fiables. Un film comme Bowling for Columbine se tient car chacun des entretiens qu’il montre, de Marylin Manson à Charlton Heston, font avancer le débat. C’est également flagrant dans son livre Dude, where’s my country ? (paru en 2004), où il ajoute à chacun des faits qu’il décrit, à chacune des preuves qu’il avance, les références exactes (dont beaucoup d’adresses de documents web) des documents sur lesquels il base son propos, voire son analyse.

Le deuxième, c’est l’homme engagé. Car oui, on peut être un vrai patriote osant répéter à qui veut l’entendre qu’on aime son pays et qu’on n’y voit aucun mal, et être de gauche. Et en plus, non seulement c’est un mec de gauche, mais c’est surtout un mec de gauche qui a des couilles, chose impensable dans ce pays du Tiers-Monde qu’est la France (j’y reviendrai). Fahrenheit 9/11 est une charge féroce contre Georges Walter Bush et son administration par exemple. Il a d’ailleurs appelé à l’intervention de l’ONU suite à ce qu’il n’hésite pas à nommer, sur le ton de la rigolade toutefois, un coup d’état.

Enfin le troisième aspect que je vois dans ce que fait Moore, aussi bien dans son oeuvre cinématographique de documentaires que dans ses émissions pour la télévision, c’est l’homme proche du peuple. C’est ce “populisme” qui fait de lui un mec attachant, et qui lui donne la légitimité nécessaire pour s’attaquer aux grands au nom des petits. Mais c’est ce même “populisme” qui est le point dangereux, le maillon le plus faible de l’édifice qu’il construit depuis presque vingt ans : à trop vouloir émouvoir son audimat, il risque de plonger tête la première dans un discours démagogique du plus mauvais effet.

Et c’est là où le bât blesse : Sicko verse beaucoup trop dans la démagogie, voire dans le mensonge.

Comme n’importe quel lecteur de Télérama le sait, le nouveau documentaire de Michael Moore, Sicko, traite du système de santé des Etats-Unis d’Amériqué, son pays natal.

Aux USA, il n’existe pas de système de santé socialisé (organisé par l’état, et donc financé par les impôts). Tout est régi par des assurances privées.

Moore commence son film par des témoignages de personnes n’ayant pas l’argent pour payer une assurance santé, et s’étant endettés pour financer leurs soins, parfois même sans éviter l’issue fatale. On voit donc, dès le début, des personnes ayant tout perdu, racontant en larme leur histoire. C’est très émouvant, j’en conviens. Le problème c’est que c’est comme ça pendant deux heures. La douleur d’autrui est un spectacle qui effectivement vaut témoignage, mais je ne vais pas voir un documentaire au cinéma pour tomber sur des images de télé-réalité…

Il continue en montrant des témoignages de personnes qui, bien que payant une assurance santé, ont eu des ennuis de santé que leur assurance a refusé de prendre en charge. Ca continue donc à pleurer.

Ensuite, il décrit un peu plus le système de santé des USA. On croit retrouver le journaliste engagé, mais malheureusement, son travail s’arrête bien vite. Même s’il explique comment les républicains ont cassé la promesse d’Hillary Rodham Clinton, concernant la socialisation du système de santé ; et même s’il montre des hauts-fonctionnaires de l’administration Bush, en indiquant le prix que l’industrie de la santé les a payé pour faire passer telle ou telle loi, le libre-arbitre nous retient dans notre jouissance car aucune preuve tangible n’est réellement apportée. Rien. Les témoignages des “médecins” employés par les assurances sont par contre édifiants, et font froid dans le dos. Quelques statistiques aussi, expliquant que le taux de mortalité infantile des USA est plus fort que celui du Salvador, ou que le système de santé des USA est évalué par l’ONU comme étant tout juste moins performant que celui de la Slovénie. C’est bien, j’en conviens. Mais c’est très peu comparé à Bowling for Columbine...

Après avoir décrit le système de santé de son pays, il commence un “tour du monde” des systèmes de santé, en commençant comme d’habitude par le pays étranger le plus proche de son Michigan natal : le Canada. Puis il part explorer un hôpital du National Health Service anglais, où il passe pour un con en demandant à tout le monde combien les patients payent : tout est gratuit. Là, on commence à peine à sentir venir l’arnaque que veut nous faire Michael Moore. La gratuité des systèmes de santé socialisés. Pendant toute la séquence anglaise, il ne parle que du système de santé public, rien du privé. Que dalle.

Il en arrive à la France. Moore est francophile. C’est peu de le dire, tout le monde le sait. Et tout le monde sait également que le système de santé Français est un exemple pour le monde entier. Tout le monde veut notre organisation, mais aucun état n’ose la mettre en place, tellement ça coûte cher (ce dernier fait est totalement occulté pendant toute la séquence sur la France, qui dure plutôt longtemps). La thèse est simple : la France c’est génial. On bosse à peine 35 heures par semaine, et tous les soins sont GRATUITS. Même les crèches, les aides à domiciles (sic). Il va même jusqu’à suivre un médecin de SOS Médecins, la nuit, dans Paris, pour les consultations à domicile, en essayant de nous faire croire que c’est gratuit. Et là, on voit bien qu’il ment. Par petit bouts, tout doucement, mais sûrement.

Il revient aux USA, pour expliquer que parmis les milliers de personnes qui ont aidé à rechercher des survivants dans les décombres du World Trade Center du New-York après les attentats de Septembre 2001, seuls les pompiers professionnels ont eu droit à une indemnisation des frais de santé (car la poussière fait mal au système respiratoire, c’est connu même en France, le pays où les maladies des mineurs de charbon ont été niées pendant plus de deux siècles). Pas les milliers de volontaires dont le patriotisme a permis de sauver des vies.

Enfin, Cuba. Tout le monde sait qu’à Cuba, Castro est un dictateur. Mais il est communiste, alors on lui pardonne. En plus il est joli, avec sa casquette, son cigare et sa barbe. Et il rend le peuple cubain heureux, avec un système de santé socialisé parmis les plus performants au monde. Moore emmène quelques volontaires du 11 Septembre non indemnisés par l’administration Bush à Cuba, et leur permet d’être soignés gratuitement, sur la Terre Sainte du Communisme Gentil. Encore des pleurs, pour conclure le film.

Bref, résultat mitigé. On rit, on pleure. Mais on voit pas beaucoup de journalisme, c’est le plus dommage. Fatigué, Michael ?

Posted in  | Tags , ,  | 3 comments | no trackbacks

Comments

  1. N-0-X a dit about 2 hours later:

    Comme tu le soulignes, le plus problème avec ce documentaire est le manque d’argumentation, de preuves. Mais c’est une façon cartésienne de voir la chose. En effet, pour connaître plutôt bien la culture et la façon de penser outre-atlantique, je dois avouer qu’aux US, les gens n’ont pas l’habitude d’argumenter. À notre avis, c’est dommage. Mais à leur avis, ça permet d’aller plus rapidement au vif du sujet. Cela explique sûrement pourquoi Moore ne montre que quelques exemples de familles “touchées” par ce problème de sécurité sociale, et aucune preuve à propos de la fin du projet de Hillary Clinton sur la sécurité sociale universelle. À mon avis, c’est aussi parce qu’il n’a pas accès aux compte en banque et que ce genre d’opération, qui s’approche de la corruption, n’est pas très médiatisé.

    La caractéristique émotive du film quant à elle ne me surprend pas: j’ai toujours remarqué cela dans les documentaires de Moore. Que ce soit Farenheit 9/11; Bowling For Columbine ou encore Sicko, les pleurs familles rythment le film. Mais une fois de plus, c’est une façon de convaincre, surtout les américains si je puis dire. En effet, ces derniers deviennent, un peu comme tout le monde je crois, plus naïf lorsque sous l’influence de l’émotion. Ça permet donc de faire passer un message plus facilement et de façon à ce qu’il marque le spectateur.

    Ceci dit, j’ai le même avis que toi: trop de larmes et certains sujets sont traités de façon beaucoup trop superficielle, notamment ceux concernant les services de sécurité sociale étrangers.

  2. Pleonasm a dit about 4 hours later:

    Voilà un auteur engagé que tu viens de me faire découvrir! Néanmoins, deux solutions s’offrent à nous. Soit il a fait preuve “d’incompétence” et de recherche non poussé, soit il a volontairement (par un instinct émotionnelle) voilé des informations. La seconde étant privilégié ici.

    Faudrait que je me procure ce documentaire. Bonne critique sinon ;)

  3. DecereBrain a dit 6 days later:

    N-0-X : C’est un problème grave pour moi, qui mérite une profonde réflexion.

    Il y a une énorme différence entre tenter de persuader quelqu’un de quelque chose, et tenter de convaincre quelq’un de quelque chose. Dans le second cas, on s’adresse à la raison de l’interlocuteur, tandis que dans le premier cas on s’adresse à ses passions, ses émotions. Attendrir le spectateur par des pleurs est un aveu de faiblesse : Moore ne cherche pas à faire avancer un débat, mais à atteindre le coeur de chacun de ses spectateurs, et ce pour des raisons qui m’échappent car il a prouvé qu’il sait très bien comment s’y prendre pour prouver qu’il a raison. D’où l’utilisation de techniques démagogiques qui sont choquantes venant de sa part, car il est très proche de la calomnie sur certains sujets.

    Quoi qu’il en soit, cela reste un documentaire intéressant, mais à voir avec circonspection.

Rétroliens

Utilisez le lien suivant afin d'envoyer un rétrolien depuis votre site:
http://decerebrain.weblogs.dg-sc.org/articles/trackback/7

Les commentaires sont désactivés